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11月15日 fragment 1-2007
Voici un extrait de "L'insoutenable légèreté de l'être" de Milan Kundera qui m'avait beaucoup touché...
"Avec les autres femmes, il ne dormait jamais. Quand il allait les voir chez elles, c'était facile, il pouvait partir quand il voulait. C'était plus délicat quand elles venaient chez lui et qu'il devait leur expliquer qu'il les raccompagnerait chez elles après minuit car il souffrait d'insomnie et ne parvenait pas à s'endormir près de quelqu'un. Ce n'était pas loin de la vérité, mais la raison principale était pire et il n'osait l'avouer à ses compagnes: dans l'instant qui suivait l'amour, il éprouvait un insurmontable désir de rester seul. Il lui était désagréable de se réveiller en pleine nuit à côté d'un être étranger; le lever matinal du couple lui répugnait; il n'avait pas envie qu'on l'entendît se brosser les dents dans la salle de bains et l'intimité du petit déjeuner à deux ne le tentait pas.
C'est pourquoi il fut tellement surpris quand il se réveilla et que Tereza le tenait fermement par la main! Il la regardait et il avait peine à comprendre ce qui lui était arrivé. Il évoquait les heures qui venaient de s'écouler et il croyait y respirer le parfum d'un bonheur inconnu.
Depuis, tous deux se réjouissaient d'avance du sommeil partagé. Je serais presque tenté de dire que, pour eux, le but de l'acte d'amour n'était pas la volupté mais le sommeil qui lui succédait. Elle, surtout, ne pouvait dormir sans lui. S'il lui arrivait de rester seule dans son studio (qui n'était de plus en plus qu'un alibi) , elle ne pouvait fermer l'oeil de la nuit. Dans ses bras, même au comble de l'agitation, elle s'assoupissait toujours. Il lui racontait à mi-voix des contes qu'il inventait pour elle, des riens, des mots rassurants ou drôles qu'il répétait d'un ton monotone. Dans la tête de Tereza, ces mots se muaient en visions confuses qui la menaient au premier rêve. Il avait tout pouvoir sur son sommeil et elle s'endormait à la seconde qu'il avait choisie.
Quand ils dormaient, elle le tenait comme la première nuit: elle serrait fermement son poignet, son doigt, sa cheville. Quand il voulait s'éloigner sans la réveiller, il devait agir avec ruse. Il dégageait son doigt (son poignet, sa cheville) de son étreinte, ce qui la réveillait toujours à demi, car elle le surveillait attentivement jusque dans le sommeil. Pour la calmer il lui glissait dans la main, à la place de son poignet, un objet quelconque (un pyjama roulé en boule, une pantoufle, un livre) qu'elle serrait ensuite énergiquement comme si c'était une partie de son corps.
Un jour qu'il venait de l'endormir et qu'elle était dans l'antichambre du premier sommeil où elle pouvait encore répondre à ses questions, il lui dit: "Bon! Maintenant, je m'en vais. ---Où ça? demanda-t-elle. ---Je sors, dit-il d'une voix sévère. ---Je vais avec toi! dit-elle en se dressant sur le lit. ---Non, je ne veux pas. Je pars pour toujours", dit-il, et il sortit de la chambre dans l'entrée. Elle se leva et le suivit dans l'entrée en clignant des yeux. Elle ne portait qu'une courte chemisette sous laquelle elle était nue. Son visage était immobile, sans expression, mais ses mouvements étaient énergiques. De l'entrée, il sortit dans le couloir (le couloir commun de l'immeuble de rapport) et ferma la porte devant elle. Elle l'ouvrit d'un geste brusque et le suivit, persuadée dans son demi-sommeil qu'il voulait partir pour toujours et qu'elle devait le retenir. Il descendit un étage, s'arrêta sur le palier et l'attendit. Elle l'y rejoignit, le saisit par la main et le ramena près d'elle, dans le lit.
Tomas se disait: coucher avec une femme et dormir avec elle, voilà deux passions non seulement différentes mais presque contradictoires. L'amour ne se manifeste pas par le désir de faire l'amour (ce désir s'applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu'une seule femme)."
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